BONUS

    

Rien de tel qu’une petite image bien trash pour attirer le chaland. C’est sale, je sais, mais bizness is bizness.

Des cadeaux en veux-tu, en voilà !

Bon, c’est les vacances, y pleut, la chair est flasque et vous avez déjà regardé trois fois toutes les séries? Pas de panique, j’ai ce qu’il vous faut. De quoi vous occuper une bonne vingtaine de minutes. Il s’agit d’une nouvelle écrite en 1999, sur un ordi de 2 Gigaoctets, mais qui m’avait coûté un bras ( je vous rassure, il a depuis repoussé). Ça s’appelle « Vile campagne, la mort subite du parisien » et vous avez le droit de me dire ce que vous en pensez.

VILE CAMPAGNE, la mort subite du parisien

       Il était une fois, cinq jours par semaine, un homme prenant sa pause de midi sur l’herbe d’un square, un livre ouvert sur les genoux. Le square présentait bien, même si au goût de l’homme il sentait toujours un peu trop la ville sous ses branches. L’odeur l’avait si désagréablement incommodé qu’elle l’avait empêché de dormir au début, la première fois où il s’était allongé sur l’herbe. Au début seulement, car en vérité rien, jamais, ne pouvait l’empêcher de mettre son corps quelques instants en veilleuse après le repas du midi. Il s’endormait toujours rapidement.

        Pourtant, bien souvent à l’heure de la sieste, cet homme regrettait de ne pouvoir se trouver physiquement qu’en un seul endroit à la fois alors que, par exemple, le mal était partout. Il avait tendance à trouver ça injuste, stupide et rageant. Après tout, pourquoi impossible son corps dans ce square assiégé par la ville et dans le même temps son corps, toujours lui, sur le sable d’une plage déserte, enveloppé du doux parfum du varech se décomposant lentement au soleil et assiégé par une armée de talitres lui chatouillant joyeusement les orteils?

        La terre sous lui était grasse, noire de crasse et bien plus fatiguée qu’il ne l’était lui-même. La terre sous lui ne connaissait la chlorophylle que part ce que les chewing-gums écrasés avaient bien voulu lui en dire ; elle avait vu à coup sûr plus de pigeons unijambistes, plus de papiers sulfurisés et d’excréments de toutes sortes que de lucanes et de hannetons.

        Il se réveilla le soleil dans la gueule. Tout ça était sacrement mal foutu, le don d’ubiquité qu’il n’avait pas et n’aurait jamais, le soleil de septembre dans la gueule, les beaux insectes disparus et tout le reste.

Il se mit debout à contrecœur.

         Son livre avait glissé sur l’herbe, il se baissa et le ramassa. Une fourmi solitaire, asociale et en mal de culture, se baladait sur l’une des pages du livre en suivant un mode de lecture des plus aléatoires. Pour sa part, cela faisait un bon moment déjà qu’il se refusait à écraser qui que se soit, même la plus insignifiante fourmi analphabète. Il se sentait mieux comme ça.

         L’animal, qui lisait décidément en dépit du bon sens, venait de s’arrêter au beau milieu d’une page, entre deux lignes. Son corps minuscule chevauchait les mots « délivrance » et « nuit ». L’occasion ne se reproduirait sans doute pas de si tôt. Il referma violemment le livre entre ses mains, le remit dans la poche arrière de son pantalon et reprit le chemin du bureau en prenant un air exagérément satisfait. Un sacré livre en vérité.

          Le lendemain, alors qu’il se hâtait vers le square un panini brûlant à la main, il croisa machin qu’il connaissait d’un ancien boulot. Ils s’installèrent à la terrasse d’une brasserie et ce midi là on ne vit ni le livre ni la fourmi sortirent de la poche arrière du pantalon.

          La santé du square ne s’arrangeait pas avec le temps. La pièce d’herbe où il s’était installé deux jours auparavant avait été saccagée par ce qui semblait être les pattes d’un petit clébard fou, à moins que ce ne soit l’œuvre d’un troupeau de morveux sans laisses. Ce jour là, l’état du sol lui rappela diverses maladies de peau équatoriales qu’il connaissait de par les photos d’un vieux précis de médecine coloniale qui trainait chez lui. Il se fit la réflexion que ce square aurait bien mérité un siècle de jachère et au moins une éternité sans hommes.

          Il partit s’installer un peu plus loin où il avala un sandwich américain en se demandant, comme ça, s’il y avait de vrais morceaux d’américains dans le sandwich. Cela le fit sourire un instant, le temps d’une bouchée. Il sortit le livre de sa poche et, l’ouvrant, tomba pile sur la page où il avait arrêté sa lecture. Il devait cela à la petite fourmi qui vaillamment, de tout son être, avait réussi à servir de marque page.

Il lu quelques instants et ne tarda pas à s’endormir. Pendant le temps que dura sa sieste il fit de ces sortes de rêves agréables mais que l’on ne termine jamais tout à fait et qui vous laissent, au réveil, la langue chargée d’un indéfinissable goût de paradis perdu.

Il se réveilla donc de mauvaise humeur. L’après-midi promettait d’être pénible et interminable, aussi se dirigea-t-il vers le bureau en traînant les pieds.  Sur le chemin, il croisa machine, une collègue. Machine essayait de dissimuler un sac plastique bleu ciel d’où se dégageait l’odeur écœurante d’un kebab frites sauce blanche salade tomate oignons.

  • Tu as vu ? Tu as un chewing-gum collé dans tes cheveux ! fit soudain machine en désignant la chevelure de l’homme d’un index visiblement écœuré.
  • Pardon?
  • Ici, là. Son doigt se rapprocha en restant cependant sur ses gardes.

         Il passa une main incrédule dans ses cheveux, sentit effectivement quelque chose entre ses doigts qu’il passa ensuite sous son nez. A l’odeur cela ne pouvait être, effectivement, qu’un chewing-gum à la chlorophylle. Il s’immobilisa sur le trottoir. Machine, pressée d’avaler son kebab avant qu’il ne refroidisse complètement, pénétra dans le porche qui menait aux bureaux tandis qu’il restait là, planté, immobile, à renifler ses doigts. Il fit à nouveau glisser ses doigts dans ses cheveux et en arracha d’un geste sec le chewing-gum-gum en même temps qu’une petite touffe intimement mêlée à la pâte.

Il observa un court instant cette chose étrangement familière posée dans le creux de sa main avant de s’en débarrasser dans le caniveau et de reprendre le chemin du bureau. Alors qu’il allait passer sous le porche qui conduisait au bureau, l’envie lui vint de marcher encore un peu. Il marcha donc, d’abord un peu, puis plus qu’un peu, jusqu’à se retrouver en fin de journée au beau milieu de cet espace dégueulasse, parce que ni lard ni cochon, et qui, sur des kilomètres poussiéreux et rectilignes, organisait comme un manche le passage entre ville et campagne.  Il avançait, mais savoir qu’il pouvait à tout moment monter dans un bus qui le ramènerait sans peine au cœur de la ville l’énervait. Décidément, il fallait aller bien loin pour trouver un espace fait pour l’aventure. Il fallait aller loin et ses chaussures ne semblaient pas taillées pour parcourir de si longues distances d’un coup : déjà ses talons commençaient à le faire souffrir.

        A marcher ainsi, le jour finit par céder sa place à la nuit. Il avait l’impression que de la même façon la campagne prenait sensiblement le dessus sur la ville. Les maisons disposées de chaque côté des trottoirs n’étaient plus collées les unes contre les autres comme de vilaines sœurs siamoises mais se donnaient maintenant des airs ridicules de filles uniques.

        La nuit s’était installée, interrompue tous les vingt mètres par de sinistres lampadaires au cou trop long.  Après les maisonnettes et les jardinets, il avait traversé des zones artisanales puis industrielles où il s’était heurté plusieurs fois à des culs de sacs énervant qui l’avaient contraint à de longs et pénibles demi-tour. Il avait tourné autour d’innombrables ronds-points et était passé devant des dépôts d’engins de chantier et de matériaux de construction, une station d’épuration, des décharges sauvages par dizaines, des concentrations de pavillons, trois camps de manouches, quelques abribus recouverts de fautes d’orthographe et puis, pour finir, des espaces rendus indéfinissables par l’obscurité qui s’était enfin faite, par défaut de lampadaires.      

Quand la nuit et ses douleurs aux pieds ne lui permirent plus d’avancer à un rythme qu’il jugeait satisfaisant, il fureta quelques minutes dans l’obscurité jusqu’à trouver un tas de gravier posé, avec deux ou trois buses, sur une petite aire en bordure de chemin, en vue de futurs travaux de voierie.

        Il essaya de s’allonger sur l’une des buses mais la forme cylindrique rendait toute position horizontale inconfortable, pour ne pas dire impossible, à moins d’être invertébré ou parfaitement saoul. Il choisit alors de s’étendre contre le tas de gravier où le poids et les mouvements de son corps épuisé formèrent rapidement une sorte de petite chaise sur laquelle il décida de passer sa nuit.  Il se réveilla transi de froid alors que la lumière du jour commençait tout juste à dissoudre le noir de la nuit dans une lumière bleue réconfortante. Il sentit le contact désagréable de son livre, resté dans la poche arrière de son pantalon. Puis, profitant de la semi obscurité, il déféqua rapidement à l’endroit même où il avait dormi. Il s’essuya comme il pu avec la serviette en papier fournie avec son dernier panini et qui traînait dans l’une de ses poches, puis, comme un chat, il recouvrit le tout du bout du pied.     

Il lui fallu encore toute une journée de marche pour atteindre une campagne qui correspondait à ce qu’il cherchait. Il marchait nettement moins vite que la veille, car ses pieds n’étaient plus que plaies et cloques à l’intérieur de ses chaussures de ville. Pour finir, il avait fini par se mettre nus pieds et marcher dans l’herbe des bas côtés qui apportait la tendresse et la fraîcheur que ses chaussures, qu’il tenait maintenant à la main, ne pouvaient plus lui offrir.

      Vers la fin de l’après-midi, alors que faim et soif lui tournaient la tête, il prit un sentier qui lui paraissait prometteur. Il marchait depuis le midi sur une route de campagne, mais le paysage était encore avare en arbres et ne proposait de part et d’autre des clôtures impeccables que de larges et désespérantes étendues de céréales d’où émergeaient, au loin, de trop rares bosquets aux abords des fermes. Puis, lentement, le paysage avait commencé à changer. Quelques tertres boisés étaient apparus de ci de là au milieu de ce paysage de plaine, puis la plaine elle-même s’était doucement déformée, laissant peu à peu place à un paysage vallonné où les arbres, abandonnant la figuration, tenaient parfois les rôles principaux.

      Le chemin qu’il prît vers la fin de l’après-midi lui plaisait en cela qu’il était le premier qu’il croisait dont la densité de la végétation et la demi-pénombre qui y régnait laissaient espérer un peu de mystère. Le sol était recouvert d’une herbe grasse splendide, de chaque côté du chemin s’élevaient d’immenses digitales pourpres, dont les fleurs, il s’en rappelait maintenant, l’avaient toujours fasciné. Il s’engagea en affichant un sourire exagérément satisfait. Le chemin était encaissé entre deux hauts talus non entretenus d’où partaient des chênes trapus et quelques houx.      Il marchait à pas lents, profitant enfin du paysage. Il essayait de remettre des noms sur les plantes qu’il voyait mais échouait la plupart du temps. « Je ne sais plus lire la nature » se dit-il un peu tristement. Le chemin suivait une pente douce, sous ses pieds le sol se faisait maintenant plus onctueux, peut-être menait-il à un point d’eau ? Soudain un geai s’envola, il ne le vit pas mais entendit son cri d’alarme qui signalait une présence inconnue, la sienne. Un peu plus loin le chemin se divisait en une fourche aiguë. Il s’arrêta, non pas parce qu’il ne savait quel chemin prendre, mais parce qu’un magnifique lucane mâle lui barrait la route de toutes ses mandibules.      Il s’accroupit pour voir le coléoptère de plus près. Il aurait voulu le contempler pendant des heures, s’imprégner de l’image de sa sombre carapace et pourquoi pas, lui parler. Après plusieurs minutes de cet étrange face à face, se lassant finalement de la simple observation, il se risqua à tendre une main vers l’animal. Celui-ci, semblant se tendre d’avantage encore, recula de quelques centimètres, les mandibules toujours pointées vers l’étranger.

      Il délaissa quelques secondes le lucane pour jeter un coup d’œil à ce drôle de carrefour qui, d’où il se trouvait, ressemblait à la proue d’un paquebot. Il allait finalement reprendre l’observation de l’insecte quand il aperçut une pancarte plantée en bordure de la voie gauche. Il ne l’avait pas vue aussitôt car elle semblait avoir perdu depuis longtemps ses couleurs de pancarte et elle se fondait donc merveilleusement avec le paysage autour d’elle. Il se releva brutalement, ce qui surprit le lucane qui recula un peu plus.

  • Si tu restes ici sagement, je reviens dans une minute, dit-il en enjambant la bestiole pétrifiée.

     Il pensa tout d’abord qu’il s’agissait de l’un de ces panneaux peints au pochoir, représentant le plus souvent un faisan ou un lièvre et qui désignent habituellement les chasses gardées. Une fois devant, il s’aperçut cependant que la pancarte ne proposait aucun dessin de gibier, mais seulement un mot qu’il n’arrivait pas à lire pour l’instant parce que à moitié recouvert par un lichen jaune qui s’était installé depuis longtemps sur et entre les lettres.

     Il entreprit de frotter le panneau de bois du bout de ses doigts pour le débarrasser du plus gros du lichen, un peu de peinture s’envola en fines paillettes. Il recula ensuite de quelques pas, plissa des yeux, hésita, se rapprocha un peu, recula à nouveau et d’un coup parvint à lire le mot inscrit : « Délivrance ». Tournant alors vivement son regard vers la voie droite, il découvrit presque aussitôt une deuxième pancarte que les branches chargées de fruits d’un sureau cachaient partiellement.

     Il se mit alors à tâter frénétiquement la poche arrière de son pantalon. Son livre ne s’y trouvait plus.

   Le nouveau, on l’avait jamais vu.

Quand on est rentré dans la classe , il était déjà là, entouré de notre maîtresse madame Vigo et de monsieur Landru, le directeur de l’école. Ça nous a fait un choc parce que nous, un nouveau, c’était la première fois qu’on en voyait un.

  • Je vous présente votre nouveau camarade. A dit monsieur Landru. Ses parents sont les fromagers qui viennent tout juste de s’installer, alors j’espère que vous serez tous bien gentils avec lui.

       On a eu du mal à comprendre pourquoi on devait être gentil avec le nouveau tout ça parce que ses parents vendaient du fromage. Peut-être monsieur Landru raffolait-il du fromage ? Allez savoir !

       En tous cas, l’arrivée du nouveau n’a rien changé à nos habitudes. A la récré de dix heures, on s’est tous retrouvés autour de lui.

  • C’est quoi ton nom ? on lui a demandé.
  • Jean-francois-Bob.
  • Comment ?
  • Jean-francois-Bob.
  • Et tu sais jouer au foot, le nouveau ?

       Non, ce matin là, à part le nouveau il n’y avait pas grand-chose de neuf. L’après-midi par contre…       

       Ça a commencé calmement.

Le nouveau a d’abord demandé à aller aux toilettes alors que madame Vigo nous apprenait à écrire la lettre « P ».

  • D’accord Jean-francois-Bob, mais fais vite !

Nous, on a repris l’écriture des « P » en se concentrant pour ne pas dépasser ces fichues lignes. Et a force de plisser du front pour bien se concentrer, c’est vrai que l’on a tous oublié Jean-francois-Bob. Même la maîtresse.

       Tout à coup elle a levé la tête du cahier d’Odilon qui, à cause d’une malheureuse seconde d’inattention avait envoyé ses « P »  se promener dans la marge, puis, ne pouvant plus s’arrêter, sur la page d’en face.

  • Mais ? Mais ? Jean-francois-Bob n’est pas encore revenu des toilettes ?
  • Qui ça ?
  • Jean-francois-Bob.
  • Le nouveau ?
  • Oui ! Ça fait bien quinze minutes qu’il est parti !

       Elle est sortie en trombe après nous avoir demandé de continuer nos lignes. C’est incompréhensible mais à peine madame Vigo partie les lignes de « P » ont commencé à faire n’importe quoi sur nos cahiers.

      Quand ils sont rentrés dans la salle de classe, Jean-francois-Bob marchait sur la pointe des pieds comme les petits rats de l’opéra. C’était facile pour lui parce que madame Vigo l’aidait en le tirant par une oreille.

  • Allez ! Au coin ! Ici, lorsque l’on demande la permission d’aller aux toilettes, ce n’est pas pour aller jouer aux billes tout seul sous le préau !

     N’empêche, pour un nouveau, Jean-francois-Bob, il commençait fort.

  Et encore, ça, c’était rien.

      Le lendemain matin, madame Vigo nous a annoncé que ça allait bientôt être « La semaine du goût ». J’adore cette semaine parce qu’on nous demande de mettre notre nez dans des boîtes et de renifler très fort pour deviner ce qu’il y a dedans. Ou alors on nous fait goûter quelque chose les yeux bandés et il faut dire : « sucré » ou « salé ».

      Madame Vigo nous a demandé de rapporter des épices ou bien des choses comme du café ou des herbes du jardin pour le lendemain. Et puis elle s’est approchée de Jean-francois-Bob et lui a tendu une enveloppe en lui disant :

  • Tiens, Jean-francois-Bob, tu donneras ça à tes parents.

     Le lendemain, Jean-francois-Bob est arrivé à l’école en portant un sac en plastique bleu qui semblait super lourd.

  • Magnifique ! à fait la maîtresse lorsqu’elle a regardé à l’intérieur du sac. Tu remercieras tes parents.

Ensuite elle a plongé la main dans le sac pour en sortir un morceau de papier qu’elle a lu à haute voix.

  • Alors donc, nous avons : un morceau de cantal, une part de brie de Meaux, une tranche de beaufort, du roquefort, de la tomme de brebis, un chèvre frais et enfin un munster.

Pour chaque nom de fromage qu’elle lisait madame Vigo sortait du sac en plastique un fromage différent.

On était tous épatés de voir tous ces fromages recouverts de croûtes jaunes ou de moisi. Ça nous changeait de ceux de la cantine dont la peau est toujours en aluminium.

  • Tiens ! Je ne vois pas le munster? Bah, ce n’est pas grave, tes parents l’auront oublié.

       Cette « semaine du goût » fut un peu spéciale parce que lorsque l’on mettait notre nez dans une boîte pour renifler, on tombait souvent sur du fromage.

     Il faut dire aussi que cette semaine ne fut pas seulement celle du goût mais également celle de Jean-francois-Bob. 

     Le lundi après-midi, il retournait au coin pour avoir mis de la farine dans le slip à Léonce. Le mardi c’était parce qu’il s’était mouché dans une feuille de laitue, le mercredi, y a pas école, le jeudi, je sais plus pourquoi madame Vigo l’a puni mais alors, le vendredi …!

    Le vendredi, Jean-francois-Bob a fait du zèle.

Ça lui avait tellement plu la semaine du goût qu’il a voulu faire une espèce de « semaine du goût off ».

A la récré, il a demandé à Norbert de s’asseoir sur un banc. Il lui a noué un mouchoir sale sur les yeux et après, il lui a fait goûter deux choses différentes et Norbert devait deviner ce que c’était.

     Norbert, il a tout de suite reconnu le morceau de chocolat. Alors il a dit bien fort : «chocolat ! »

Il a eu beaucoup plus de mal avec la crotte de chien.

Au lieu de dire « crotte de chien » Norbert s’est mis à courir comme un fou en direction du robinet sous le préau.

     Mais comme il avait encore le mouchoir sur les yeux, le pauvre Norbert s’est cogné sur un mur qui en avait vu d’autres. Pauvre Norbert, c’était vraiment pas sa récré. 

     Ses cris ont fait venir non seulement madame Vigo mais aussi monsieur Landru dont on devinait qu’il n’était pas de bon poil rien qu’à voir la façon dont il fronçait la moustache.

      Il a saisi Jean-francois-Bob par l’oreille et alors on a vu le nouveau refaire des pointes jusqu’à son bureau.

      Aller dans le bureau du directeur c’est la punition ultime. Y a rien au dessus. Ce qui est pire que tout, c’est que dans son bureau, il y a une petite pièce spéciale pour les punitions. Les murs sont peints en jaune sale et y a même pas de fenêtres. C’est la « chambre jaune » comme l’appelle madame Vigo qui menace souvent de nous y envoyer.

    Dans la classe, on a tellement peur de monsieur Landru à cause de sa moustache qu’on a jamais fait de bêtise assez grosse pour être envoyé dans la chambre jaune.

 Quand la cloche a sonné, Jean-francois-Bob est revenu en classe, il souriait étrangement.

  • Alors ? c’était comment ? Lui avons nous demandé.
  • Gé-nial ! C’était gé-nial !

Là-dessus, il a pris son cartable et il est rentré chez lui avec toujours cet étrange sourire sur son visage.

    Le lundi matin, on était tous pressés d’aller en classe pour voir ce que le nouveau allait encore inventer pour se faire punir. Et bien on a été drôlement déçus.

     Ses parents avaient du lui passer un sacré savon le week-end parce qu’à partir de ce jour Jean-francois-Bob a commencé à se tenir à carreaux.

Quand l’un de nous lui demandait de raconter comment c’était dans la chambre jaune, le même sourire étrange apparaissait sur son visage et il disait juste : « génial. C’était vraiment génial ».

    Dans la classe, cette histoire de chambre jaune géniale commença à monter au ciboulot de certains.

Ils étaient plusieurs à vouloir absolument savoir ce qu’elle avait de si géniale cette pièce.

      Cyprien par exemple, qui n’avait jamais été puni de sa vie, décida de tout faire pour aller dans cette fameuse chambre jaune. Après plusieurs âneries qui lui valurent d’être mis au coin dans la classe, il mit le turbo en traitant simplement la maîtresse de « gourdasse ».

       Je dois dire que cela marcha au-delà de ses espérances, car madame Vigo l’accompagna elle-même jusqu’au bureau de monsieur Landru en le tirant par l’oreille, ce qui lui permit de réaliser lui aussi quelques pas de danse.

        Cyprien revint en classe très rapidement. La déception se lisait sur son visage. Il nous raconta qu’à peine entré dans la pièce jaune une énorme mouche bleue lui était rentrée dans le gosier et avait bien failli l’étouffer, ce qui lui avait valu son renvoi en classe.

     C’est Amédée qui, dès le lendemain, prit la relève. Amédée voyait les choses en grand. Il avait décidé d’aller directement dans la chambre jaune sans passer par le coin classique.

     C’était un après-midi où madame Vigo avait sorti le vieux projecteur de diapositives pour nous montrer des images d’animaux sauvages.

  • Alors les enfants, que pouvez vous me dire de cet hippopotame ?
  • Il sent le beaufort, maîtresse.
  • Pardon ?

A ce moment, une drôle de fumée commença à sortir du projecteur de diapositives. Et effectivement ça sentait le beaufort. Et même sacrément.

  • AAh ! mais qui a fait ça ? hurla madame Vigo en voyant des tranches de beaufort de la taille d’une diapositive en train de fondre dans le projecteur aussi facilement que si elles avaient été dans un appareil à raclette.
  • C’est moi ! c’est moi, maîtresse ! cria aussitôt Amédée, de peur qu’un autre ne lui pique sa place.

     Amédée eut un peu plus de chance que Cyprien. C’est-à-dire qu’il resta plus longtemps dans la chambre jaune. Quand monsieur Landru, après lui avoir plus que sérieusement remonté les bretelles, lui fit signe de rentrer dans la chambre jaune, Amédée se précipita vers la porte.

    C’est Madame Vigo qui nous raconta ce qui s’y passa.

Une fois la porte refermée derrière lui, Amédée s’aperçut avec effroi que la pièce était remplie d’une bonne centaine de mouches bleues plus dégoûtantes les unes que les autres.

    Il retint aussitôt sa respiration, de peur d’en avaler une comme Cyprien et aussi parce qu’il régnait dans la pièce une odeur absolument épouvantable. Amédée retint tellement bien sa respiration qu’il finit tout bonnement par tomber dans les pommes.

     Au bout d’un temps qu’il jugea suffisant, monsieur Landru appela Amédée pour mettre fin à la punition. Comme personne ne sortait, le directeur appela à nouveau mais Amédée ne se montrait toujours pas. Normal, il était dans les pommes.

     Furax, le directeur se leva et ouvrit la porte en grand. Un nuage de mouches en profita pour sortir de la pièce et envahir son bureau. Quand elle furent toutes sorties, monsieur Landru aperçu Amédée allongé sur le sol.

      Malgré l’odeur affreuse qui régnait dans la pièce, monsieur Landru, n’écoutant que son courage, se précipita et réussit à sortir le pauvre Amédée de la chambre jaune. Quand celui-ci eut reprit ses esprits, le directeur décida de retourner dans la chambre jaune pour tirer tout ça au clair. Madame Vigo nous raconta que monsieur Landru, se fiant à son flair, découvrit, dissimulé derrière l’une des plinthes qui avait été décollée, un fromage en état de décomposition avancée, qu’il identifia comme étant un munster.

    Ce que madame Vigo ne nous dit pas, mais que Amédée n’oublia pas de nous rapporter, c’est que lorsque monsieur Landru sortit de la chambre jaune, il était affreusement pâle et des morceaux de salami et de céleri rémoulade du midi étaient collés dans sa moustache.

    Jean-François-Bob n’est pas revenu à l’école le lundi suivant, pas plus que les jours d’après. Quand aux parents d’Amédée, ils ont dû acheter un projecteur de diapositives tout neuf pour la classe.

    A part ça, rien n’a changé à l’école depuis le départ de Jean-François-Bob.

    Rien sauf trois choses. D’abord monsieur Landru a fait repeindre les murs de la chambre jaune en blanc. Ensuite, il n’y aura pas de « semaine du goût » l’année prochaine.

    Enfin, maintenant, quand les dames de la cantine nous donnent nos rations de fromage à la peau d’aluminium, il y en a souvent un parmi nous qui demande « si ce ne serait pas possible d’avoir plutôt un morceau de beaufort ? »

Bonus, le retour.

Tout ce que Paris compte d’éditeurs a essayé de m’en dissuader toute là journée. Mais rien à faire, ma décision était prise et je fus donc intraitable, inachetable (ça se dit?), et pour finir insubmersible.

Oui, j’allais offrir ce chef-d’oeuvre à la lecture populaire et non, pas la peine d’insister, je ne signerais aucun contrat pour ce texte, qu’il fusse d’édition, de cessation de droits audiovisuels, ou même de viager !

Bon, chevilles dégonflées, je peux vous dire qu’il s’agit d’un texte écrit en 2001, je crois et qui, à l’époque, me valut de la part de quelques lecteurs/trices, sur un forum de littérature jeunesse où j’avais (déjà!) proposé ce texte, quelques retours cinglants de la part de lecteurs outrés.

Il me semble me souvenir que je les avait crottés en retour.

Bonne lecture.

PS :Si ça vous dit et si vous ne vous offusquez pas à votre tour, sachez que j’ai en ma possession un autre texte tout aussi crétin. Si c’est demandé poliment, il se pourrait que je le mette en ligne sous peu.

Marc Antoine était le champion du monde de la cour de récré, dans la catégorie « trucs dans le nez ».

N’allez pas croire qu’il était le seul ou le premier à pratiquer cette discipline. En fait, dans la cour de récré, n’importe qui était capable d’enfoncer un bout de gomme ou de mie de pain dans l’une de ses narines ou dans celles du voisin. Pour les plus fortiches, les comme moi, aspirer un spaghetti par le nez était un jeu de nouveau-né.

        Marc Antoine, lui, au début, se mettre des trucs dans le nez, ça lui disait trop rien. Il aimait bien mieux passer ses récrés à chasser le vers de terre seul dans son coin, genre vieux loup des steppes.

       Pour lui, tout à commencé le jour où, en suivant depuis quatre récrés déjà la piste d’un vieux lombric aussi long que rusé, il nous a surpris en pleine séance d’entraînement derrière le préau.

  • Qu’est que vous faites ? il nous a demandé.
  • Ben, on se met des trucs dans le nez, lui a répondu Norbert.
  • Je peux essayer ?

      C’est comme ça que tout a commencé pour Marc Antoine. Comme quoi, le destin peut parfois dépendre d’un vieux lombric.

Avant la fin de la récré, Marc Antoine avait réussi sans efforts à introduire ses deux pouces dans sa narine gauche.

Nous tenions notre champion.

     Ensuite, tout est allé très vite. Dès le lendemain à la cantine, Marc Antoine nous épatait en mangeant son hachis avec un cornichon planqué dans chaque narine. Le surlendemain, il passait toute une matinée avec l’éponge de son ardoise dans son nez sans se faire prendre. Je crois que c’est là qu’il est devenu le champion du monde. Le coup de l’éponge, je ne connaissais personne dans la classe qui n’aurait pas aimé le réussir. Nous savions tous en effet que celui qui parvient à introduire une éponge dans son nez, n’a plus besoin ni de renifler, ni de se moucher.

     D’un seul coup, toutes les filles ont voulu se marier avec Marc Antoine. Nous, les garçons, on se bagarrait pour savoir qui était son meilleur copain de la terre. Lui, Marc Antoine, de voir tout le monde le trouver si génial, c’était comme si ça augmentait la taille de ses narines. Il ne semblait plus y avoir sur terre d’objets assez gros pour elles. Le matin il arrivait à l’école avec les clefs de voiture de son père dans la narine droite, puis l’après midi, sans efforts, il s’enfonçait dans chaque narine une poupée jusqu’à la moitié. Et comme ça tous les jours de la semaine.

C’est alors que Marc Antoine a eu l’idée de venir à l’école avec Rodolphe…

       Il disait qu’il voulait faire ce que personne dans cette cour de récré n’avait jamais fait. Le lendemain, on s’est donc retrouvés derrière le préau à la récré de dix heures. On a fait un cercle autour de Marc Antoine. Il nous a tous regardés avec un grand sourire de crâneur sur la bouche. Il a mis la main dans la poche de son manteau, et il en a sorti Rodolphe.

Son hamster.

      Je crois que lorsque je serais vieux et que je quitterais l’école primaire, j’emmènerais avec moi l’image de Rodolphe disparaissant dans la narine gauche de Marc Antoine. Je crois aussi sans me vanter que quand on a vu ça, on a tout vu.

  • Qui c’est le champion du monde des champions du monde ? a demandé Marc Antoine fier comme un champion du monde.

      Mais Marc Antoine ne nous a pas laissé le temps de répondre. Il s’est brusquement mis à couiner de toutes ses forces en se donnant de grands coups de poings dans le nez. « Pif ! Paf ! Vlan ! » Et plus il tapait et plus il criait. Et pour tout vous dire, on ne savait plus très bien si les cris aigus qui sortaient de Marc Antoine venaient vraiment de lui ou de Rodolphe.

     La maîtresse est arrivée en courant et en colère car elle croyait que c’était encore un de nos concours pour savoir qui est le plus fort du monde. Mais quand elle a vu Marc Antoine en train de se donner de grands coups sur le nez tout seul comme un grand, elle aussi, la maîtresse, elle s’est mise à crier.

  • Mon dieu ! a-t-elle crié, mais cet enfant à le diable dans le corps !
  • Nan ! je lui ai répondu, c’est pas le diable qu’il a dans le corps maîtresse, c’est Rodolphe.
  • Rodolphe ?
  • Son hamster.

Lorsqu’ils l’ont emporté dans leur gros camion rouge, Marc Antoine criait tellement fort que les pompiers n’ont pas eu besoin d’allumer leur sirène. Dans la cour, tout le monde était un peu déçu, sauf la maîtresse et le directeur qui eux semblaient au comble de l’excitation.

Le lendemain, la maîtresse nous a expliqué qu’à l’hôpital les docteurs avaient réussi à enlever Rodolphe du nez de Marc Antoine grâce a une petite opération de rien du tout.

      Marc Antoine est revenu à l’école au bout d’une semaine avec un gros pansement sur le nez. Mais nous n’avons par contre  jamais revu Rodolphe.

Aujourd’hui, Marc Antoine n’est plus le champion de rien du tout. Il n’y a plus une seule fille de l’école qui veut se marier avec lui lorsqu’elle sera grande. Il faut nous comprendre aussi, aucun de nous n’a vu Rodolphe ressortir du nez de Marc Antoine. Et malgré ce que la maîtresse nous dit tous les jours, par exemple que Rodolphe ne pourrait pas vivre dans le nez de Marc Antoine et aussi que nous sommes des petits monstres, nous restons convaincus que Rodolphe a pris la place de Marc Antoine. Notre théorie, que l’on nous a interdit d’exposer en classe, c’est que Rodolphe a réussi à creuser une galerie dans le nez de Marc Antoine pour arriver jusqu’à sa tête et lui croquer le cerveau. Ce qui fait que Marc Antoine est désormais une espèce de zombie que Rodolphe conduit aussi facilement qu’une voiture.

C’est marrant de penser que son destin peut parfois dépendre d’un vieux lombric.

Les illustrations sont de l’auteur…

Je cherchais depuis pas de temps quelque chose pour me rendre sympathique. Ce matin, je me suis dit « fait donc cadeau d’un texte », tu auras l’air généreux. Alors voilà, il s’agit d’une nouvelle écrite en 2008 et ça s’appelle l’os du chien. Vos commentaires sont les bienvenus.

L’os du chien.

Une ponceuse vibrante de cent quatre-vingt-cinq euros. Morte. Il la tenait encore entre ses mains. Morte et pourtant chaude encore. Jusqu’où lui faudrait-il donc grandir pour ne plus vivre ça, ne plus se sentir bâton merdeux de cinq ou six ans avec, entre les mains,  le jouet à peine offert et déjà cassé?

Aujourd’hui, personne n’allait lui gueuler dessus, plus personne n’était là pour lui mettre le nez dans son caca parce qu’il avait cassé son nouveau jouet. Non, personne. Sous ce toit et dans tout l’appartement qu’ils occupaient sa femme et lui, pas d’autre mâle dominant que lui. Ici, Monsieur Bricolage, c’était lui et personne d’autre.

Il nettoya à l’aide d’un chiffon les trous d’aération de l’appareil puis le reposa dans son boîtier flambant neuf, comme si cela pouvait encore servir à quelque chose. Il referma soigneusement le boîtier. Demain il irait ranger sa ponceuse dans le placard avec les autres outils. Il verrait plus tard pour annoncer à sa femme que son nouveau jouet était mort.

Maintenant que l’appareil était hors service, il se demandait pourquoi il avait commencé à poncer les murs de plâtre. Après tout, il connaissait les risques. ON NE PONCE PAS LE PLATRE AVEC CE GENRE DE PONCEUSE. C’était pourtant simple, pour ce genre de travaux, rien ne valait les outils discount à trente balles.

Et pourquoi, aussi, n’avait-il pas, comme prévu, commencé par s’attaquer aux fermettes dont il fallait enlever la peinture blanche qui s’écaillait? Il s’accroupit déprimé près de sa caisse à outils et se confectionna rapidement une cale à poncer à l’aide d’une chute de chevron. Il se remit debout et s’attaqua avec rage à la première fermette. Cent quatre-vingt-cinq euros de foutus en l’air par sa bêtise et toutes ces heures de travail devant lui. Il ponçait de toutes ses forces, les deux mains écrasant la cale à poncer sur le bois. Où était-elle cette saleté de peinture qui s’était facilement laissée enlever sous ses ongles lors de la dernière visite avant la signature du bail ? Il en chiait, le bout de ses doigts s’usait le long de la bande de papier de verre et ses bras n’en pouvaient déjà plus de ces incessants va et vient le long des poutres. Il en chiait et c’était bien fait.

Quand il s’arrêta enfin, les jointures de ses doigts étaient blanches d’avoir trop serré la cale et une fine couche poussière de peinture commençait à lui titiller le nez et les yeux.

Tout collant de sueur, il s’assit sur la caisse à outil fermée et contempla la charpente. Une heure de ponçage intensif et à peine un quart de fermette prêt à recevoir une couche d’apprêt. Et trois fermettes en tout. Le désespoir le gagnait. Merde, après tout. Il n’allait pas recevoir de médaille pour avoir procédé dans les règles de l’art. Alors, pourquoi fallait-il qu’il s’épuise ainsi? Quel était le but? Et pour qui faisait-il tout ça? Sa femme ? Ce n’est pas elle qui irait râler qu’il n’avait pas suffisamment poncé.

Il en était là de ses réflexions quand il aperçut les mots. Il les avait bien vus passer en ponçant, au fur et à mesure que le papier de verre révélait le bois quasi nu sous les couches de peintures. Des mots écrits au crayon à papier. Il n’y avait pas prêté attention. Après tout, il y a toujours des calculs rapides et des indications obscures qui se cachent sous les lais de papier peint, sur les plaques de placo, sur les plinthes et sur les poutres. Tout bricoleur sait ça.

Il leva péniblement ses fesses de la caisse à outils. Quelque chose l’intrigait. Le nombre de mots, sans doute. Il ne s’agissait pas de calcul mais d’un texte court d’une écriture élégante et raffinée. Une écriture féminine. Des mots se cachaient encore sous la peinture. Il reprit sa cale à poncer et délivra les dernières lettres et lut le texte.

Le 15 octobre 1958, j’ai tué mon mari, Charles Deloy, en le poussant de la fenêtre donnant sur la cour de cet immeuble. J’ai profité du fait qu’il déposait une fenêtre en vue de la repeindre.

Agnés Deloy, le 03 11 58

Il s’était assis sur la caisse à outils sans y penser. Il extirpa une crotte sèche et blanche de sa narine droite qu’il essuya sur son pantalon. Il repensa à l’ancienne propriétaire, pauvre chose tremblante qui avait eu besoin d’une bonne minute pour apposer un horrible gribouillis en guise de signature sur l’acte de vente. Cette femme avait eu assez de force et de cran, à un moment de sa vie, pour balancer son bonhomme du quatrième.

La vieille était morte au début du printemps, peu de temps après la signature. Elle n’avait pas d’enfants. Difficile quand on a tué son mari pensa-t-il. A moins de se remarier ou de trouver quelqu’un, mais elle avait du être vaccinée une bonne fois pour toutes avec celui ci.

Décidément, ce n’était pas une journée pour bricoler, d’abord sa ponceuse qui le lâchait au bout d’un mois, puis l’une des fermettes des combles qui se transformait en document compromettant pour l’ancienne proprio. Il imagina la police tronçonner la fermette sous prétexte que c’était une preuve et qu’elle devait rejoindre les autres pièces du dossier. L’image de la vieille s’escrimant sur son stylo ne cessait de s’imposer à lui.

Tout le monde ment se dit-il. Tout le monde cache, dissimule. Comme moi avec la ponceuse. Quoi que l’on dise, nous ne valons guère mieux que les chiens. Comme eux, nous avons gardé intact l’instinct d’enfouissement, celui qui les fait enterrer leurs os puis les oublier complètement. Bien pratique.

Il leva ses fesses de la caisse à outils. A l’intérieur, bien planqué derrière un jeu de clefs plates, il trouva un crayon de menuisier. Il s’approcha ensuite de la fermette et entreprit d’épousseter rapidement de sa manche la poutre sur laquelle se trouvaient les aveux d’Agnès Lemerre. Avec son crayon, il ajouta, juste en dessous :

J’ai trompé ma femme au début de l’année 2005 lors d’un déplacement professionel à Châteauroux

Il inscrivit lisiblement la date ainsi que ses noms et prénoms puis y apposa sa signature. Il se dirigea ensuite calmement au fond de la pièce où se trouvait la peinture dont sa femme avait choisi l’horrible couleur gris-taupe après avoir feuilleté un magazine. Peut être après tout allait-il finir la déco des combles plus tôt que prévu. Et tant pis pour les règles de l’art.

7 réflexions sur « BONUS »

  1. J’aime, je la trouve excellente mais j ai un problème avec les nouvelles, c’est trop court.
    C est pour moi le début d un futur et excellent livre, je veux la suite.
    Bravo, j aime le ton et cette fausse simplicité qui cache une recherche rare et attachante

    J’aime

  2. oui c’est vrai que c’était important de le préciser, ça rajoute de la densité, la première version, plus light, offrait elle, la liberté du vagabondage…

    J’aime

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